De l'Europe, de leur accord et des "Frugaux" pas si frugaux

Updated: Aug 6

Europe : un accord historique au prix de sacrifices titre le Soir ce 22 juillet 2020[1]. Les 27 chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union Européenne ont finalement abouti à un plan de relance et à un budget pour les sept prochaines années. Il leur a fallu 92 longues heures, 4 jours et 2 nuits, pour trouver un accord. Cet accord cache un progrès historique – pour la première fois les Etats membres mutualisent une partie de leur dette – mais aussi deux mots latins qui prennent tout leur sens dans le contexte actuel.


Le mot accord tire en effet son origine dans la préposition « ad » qui signifie vers, chez ou près de et dans « cor, cordis », le cœur. Être d’ad-cord signifie alors, si l’on en croit l’étymologie, être près de l’autre avec le cœur. Pour trouver un accord, il faut donc commencer par aller vers l’autre au lieu de rester campé sur ses positions. Et ce mouvement d’ouverture doit se faire avec le cœur. Un petit rappel pour les Pays-bas, la Suède, le Danemark et l’Autriche ? Ces quatre pays freinent les négociations depuis le mois de février et refusent l’idée d’une augmentation de leurs contributions au budget européen. On les appelle les « Frugaux », expression reprise à l’anglais « the frugal four ». Mais être frugal n’a pas le même sens dans les deux langues. Pour les Anglais, la frugalité consiste à être prudent dans ses dépenses. Nous dirions économe. En français, il s’agit plutôt de vivre et de se nourrir simplement, de se contenter de peu. Cicéron rapproche d’ailleurs la frugalité de la modération[2]. La frugalité colle donc difficilement à l’attitude de ces quatre pays qui auraient été plus généreux s’ils étaient vraiment modérés et s’ils pouvaient se contenter de peu…


Bien au contraire, ils ont poussé leurs partenaires à des coupures budgétaires – effarantes vu l’actualité – dans les soins de santé, la migration, la recherche et l’aide à la transition énergétique. Certes, Mark Rutte, le Premier Ministre des Pays-Bas, n’était pas là pour retrouver ses amis et « aller fêter les anniversaires des uns et des autres » mais il s’est tout de même assis avec ses partenaires. Or, un partenaire (du latin partitio) est étymologiquement quelqu’un avec qui l’on partage quelque chose. Les destins des pays de l’Union Européenne sont intimement liés. La crise du Covid-19 nous le prouve encore. De plus, si l’on pense un tout petit peu avec le cœur au drame inédit qu’ont vécu l’Italie et l’Espagne, la solidarité s’impose. Jacques Delors, ancien président de la Commission de 1985 à 1995 a prévenu juste après l’échec du Conseil européen du mois de mars : « Le climat qui semble régner entre les chefs d'État et de gouvernement et le manque de solidarité européenne font courir un danger mortel à l'Union européenne »[3]. Heureusement, un accord a finalement été trouvé. L’Union s'est sortie de l'impasse.


Mais pour combien de temps si même une pandémie, la mort de plus de 175 000 personnes dans l’Union, la saturation et l’épuisement du corps médical, l’augmentation des violences, les dépressions, les suicides, les faillites, la précarité ne suffisent pas à unir les pays européens autour d’un projet commun sans négociations interminables ? De quoi avons-nous besoin pour enfin sentir que nous ne formons qu’un ?

[1] Elodie Lamer, « Europe : un accord historique au prix de sacrifices », Le Soir, 22 juillet 2020, n° 169, p. 2-3 [2] « Moi, je considère la frugalité, autrement dit la modération et la tempérance, comme une très grande vertu. » Cicéron, Pro rege Deiotaro, IX, traduction personnelle [3] Sophie de Ravinel, « Le manque de solidarité est un danger mortel pour l’Europe selon Jacques Delors », Le Figaro, 28 mars 2020, https://www.lefigaro.fr/politique/le-manque-de-solidarite-est-un-danger-mortel-pour-l-europe-selon-jacques-delors-20200328

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