Du premier « débat » présidentiel aux USA

Updated: Oct 16

« Dégoutant »[1], « inquiétant »[2], « vicieux et chaotique »[3], « une humiliation nationale»[4], voici comment les médias ont qualifié le premier débat présidentiel aux Etats-Unis. Tous pointent un danger pour la démocratie. En cause ? Un Donald Trump qui n’en fait qu’à sa tête, qui interrompt sans cesse et qui cumule les attaques personnelles à côté d’un Joe Biden qui demande au président de « la fermer » avant de le traiter de « clown »[5]


Mais échanger des idées poliment est-ce vraiment débattre ? Pas si l’on en croit l’étymologie. Dé-battre c’est se battre intensément. De même, discuter du latin discutio signifie à l’origine briser, fendre, écarter. Assez étonnamment en revanche, disputo – qui a donné disputer en français – voulait dire examiner point par point, discuter. Le glissement de sens est donc clair : échanger des idées ne se fait pas sans combat !


Cicéron lui-même, modèle de l’orateur, n’hésitait pas à attaquer personnellement son adversaire ni à exagérer ses défauts. Il se moquait ouvertement par exemple dans son accusation de Verrès, un gouverneur de province qui détournait des fonds publics. La plaisanterie, il faut dire, était facile : verres c’était aussi le « porc » en latin ! Cicéron n’était pas tendre non plus avec Catilina, le fomenteur d’un complot contre le Sénat. Voici ce que Cicéron en dit dans un discours devant le peuple romain[6] :


Y a-t-il dans toute l'Italie un empoisonneur, un gladiateur, un bandit, un assassin, un parricide, un faussaire, un escroc, un débauché, un dissipateur, un adultère, une femme déshonorée, un corrupteur de la jeunesse, un corrompu et un ruiné, qui n’avoue avoir vécu avec Catilina dans la plus grande familiarité ?

Cicéron dénonce Catilina, de Cesare Maccari


Attaquer personnellement son adversaire n’est pas neuf en politique. C’est même la stratégie ultime pour convaincre selon Schopenhauer dans l’Art d’avoir toujours raison[7] :


Si l’on s’aperçoit que son adversaire est supérieur et qu’on va perdre la partie, que l’on prenne un ton personnel, offensant, grossier.


Ce qui nous a manqué cruellement lors du premier « débat » présidentiel des Etats-Unis, ce n’est finalement pas un débat avec son lot de coups bas mais bien un dialogue. Dialogue vient du grec dia (δια) qui signifie l’un avec l’autre et de logos (λόγος) qui est la parole raisonnée. Or, pour parler avec l’autre raisonnablement, c’est-à-dire avec justice et modération, il faut d’abord apprendre à écouter…


[1] Fallows J., A disgusting night for democracy. Donald Trump made it, Chris Wallace let him, in The Atlantic, 29/09/2020, https://www.theatlantic.com/ideas/archive/2020/09/james-fallows-disgusting-night-democracy/616541/ [2] Face-à-face Trump-Biden : un débat inquiétant pour la démocratie américaine, in Le Monde, 30/09/2020, https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/09/30/face-a-face-trump-biden-un-debat-inquietant-pour-la-democratie-americaine_6054200_3232.html [3] Packiry K., La démocratie américaine desservie par un débat présidentiel vicieux et chaotique, in Le Soir, n° 30/09/2020, https://plus.lesoir.be/328577/article/2020-09-30/la-democratie-americaine-desservie-par-un-debat-presidentiel-vicieux-et [4] Smith D., Donald Trump ensures first presidential debate is national humiliation, 30/09/2020, The Guardian, https://www.theguardian.com/us-news/2020/sep/30/trump-debate-national-humiliation-analysis [5] Retranscription intégrale du premier débat présidentiel entre Donald Trump et Joe Biden à lire sur https://eu.usatoday.com/story/news/politics/elections/2020/09/30/presidential-debate-read-full-transcript-first-debate/3587462001/, lu le 13/10/2020 [6] Cicéron, Orationes in Catilinam, II, §4, traduction personnelle [7] Schopenhauer A., L’art d’avoir toujours raison, trad. de Henri Plard, Circé, 2008, p. 59

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